L’encre et l’écran #02
L’encre et l’écran
N° 02
Le rendez-vous des mutations littéraires.
Bienvenue dans “L’encre et l’écran”, une série de chroniques dédiées à l’exploration du livre sous toutes ses formes. À l’heure où nos bibliothèques physiques dialoguent avec nos liseuses, que devient l’objet livre ? Entre la résistance passionnée des librairies et l’émergence de nouveaux usages numériques, de la place de la vidéo et des réseaux sociaux dans nos vies, voici quelques chemins de réflexion.
Le segment du livre de recettes (et art de vivre) a traversé la crise sanitaire porté par un engouement massif pour le fait-maison. Néanmoins, l’érosion du pouvoir d’achat et les usages du numérique imposent aujourd’hui une redéfinition globale de cette offre en librairie. Analysons ces nouvelles dynamiques de consommation en 2026 pour appréhender la place qu’il occupera sur nos plans de travail à l’avenir.
1. Le marché et ses évolutions
Les années 2020-2021, emmené par les confinements et des phénomènes d’édition massifs (notamment la saga Fait Maison de Cyril Lignac ou la franchise Simplissime), ont permit au livre de cuisine d’atteindre des volumes de ventes inédits et d’enregistrer des records de ventes avec des réelles spéficités (batch cooking, pain maison, réappropriation du fait-maison).
Toutefois, dès 2023, le chiffre d’affaires du livre de recettes connaît déjà un tassement, puis un resac, marquées par l’inflation globale de l’édition et l’arbitrage du pouvoir d’achat.
Selon les chiffres de la SNE et GfK (NielsenIQ), la décroissance cumulée entre 2022 et 2026 oscille entre -10 % et -15 % en volume, le chiffre d’affaires global restant légèrement supérieur ou équivalent à celui de l’année de référence 2019, grâce à une résistance de façade avec l’augmentation des prix du livre (pour compenser en partie la hausse du prix du papier… mais pas que !).
La baisse n’est toutefois pas uniforme, selon la sous-catégorie du livre de cuisine.
| Sous-catégorie | Part de marché approx. | Dynamique 2022-2026 |
|---|---|---|
| Cuisine au quotidien / Rapide | ~44 % | Résistant (tiré par les petits prix et l’anti-gaspi) |
| Cuisine saine & bien-être | ~19 % | En croissance (microbiote, anti-inflammatoire) |
| Cuisine du monde & Pop-culture | ~18 % | Stable / Dynamique (boosté par les jeunes) |
| Desserts & Pâtisserie complexe | ~10 % | En forte baisse (fort contrecoup post-Covid) |
| Beaux livres de Chefs / Prestige | ~9 % | En repli marqué (arbitrage > 35 €) |

2. Le livre de recettes version 2026
Au delà d’un repli du marché, le livre de recettes a subit de plein fouet la concurrence des supports numériques gratuits qui a participé à ce petit déclin. En effet, les réseaux sociaux (TikTok, Instagram), YouTube, les sites spécialisés eet quelques applications également sur smartphones apportent une réponse immédiate, visuelle et gratuite à une envie de cuisiner ou de pâtisser. De ces faits, ces livres n’apportent plus de valeur ajoutée par rapport à une vidéo explicative de 30 secondes. Pour survivre et continuer à se vendre en librairie, le livre de cuisine a dû et doit se métamorphoser.
1. Passer du rayon “Pratique”… vers le rayon “Beau-Livre / Art de vivre” puisqu’il ne s’achète plus seulement pour cuisiner, mais pour rêver, offrir ou collectionner. Les lecteurs ne dépensent plus vraiment pour un recueil de recettes anonymes, ils veulent découvrir un univers, une personnalité ou un savoir-faire : celui chefs stars et artisans (qui dévoilent leurs secrets techniques ou l’histoire de leur maison) ou bien encore celui des créateurs de contenu (qui ont réussi à bâtir une communauté fidèle et convertissent leur audience numérique en ventes physiques).
2. Devenir un ouvrage d’exploration culturelle et géographique avec la mise en avant des savoir-faire artisanaux, des produits du terroir, des régions littorales ou des itinéraires gourmands pour qu’il se feuillette comme un magazine d’art de vivre ou un documentaire, avec une grande place accordée à la photographie, au reportage et aux portraits d’artisans/producteurs.
3. Revêtir les habits de l’objet de cadeau ou de table basse (coffee table book) avec une fabrication haut de gamme : papiers structurés lourds, couvertures toilées ou embossées, marque-pages en ruban, photographies culinaires léchées et graphisme très étudié.
| Typologie de livre | Tendance | Comportement de l’acheteur |
|---|---|---|
| Livre de recettes du quotidien | 🔴 En retrait | Remplacé par les recherches Google, les apps et les vidéos courtes. |
| Monographie de Chef / Maison | 🟢 Très dynamique | Achat passion, valorisation de la technique et du geste. |
| Ouvrage Terroir / Patrimoine | 🟢 Très dynamique | Achat cadeau, livre hybride entre gastronomie, histoire et voyage. |
| Cuisine thématique ciblée | 🟡 Stable / Niches | Fonctionne sur des niches très précises (fermentation, pain au levain, régimes spécifiques). |
3. Les tendances du moment et à venir
On peut noter 4 tendances fortes actuelles et qui cimenteront les prochaines années.
1. Cuisine anti-inflammatoire et microbiote / Cuisine végétale, flexitarisme et protéine alternative
Pour la première c’est un véritable phénomène éditorial, poussé par les recommandations médicales et la recherche sur le bien-être intestinal, alors que pour la deuxième c’est devenu une sous-catégorie structurée sur la gourmandise quotidienne et le rééquilibrage alimentaire (tout en étant parfois, hélas, trop militante).
2. Le “phygital” / La valeur ajoutée de l’objet
Pour justifier l’achat d’un livre physique, le livre de recettes intègre une dimension hybride avec notamment des QR Codes et des compléments vidéo (pas-à-pas techniques accessibles en vidéo depuis la page du livre) mais également une fabrication soignée : utilisation de papiers lavables/ingraissables, reliures à plat et design graphique affirmé.
3. La street-food, les pop-cultures et le voyage abordable
Les livres de recettes issus d’univers de fiction (mangas, séries, jeux vidéo) ou centrés sur la street-food mondiale (Corée, Asie du Sud-Est, Mexique, Afrique de l’Ouest, pays du Levant ou d’Amérique Latine) séduisent un public plus jeune, porté qui plus est par le Pass Culture.
4. Le retour aux sources et au patrimoine local
En contrepartie du nomadisme culinaire, on observe un ancrage fort vers les terroirs, la cuisine de terroir réinventée, les circuits courts et les produits de saison, résonnant avec les salons régionaux et les démarches d’éco-responsabilité, comme nous l’avions fait avec Saveurs du Gâtinais.
Conclusion.
Le livre de cuisine, grande star des librairies, conserve une place de choix dans les rayons, même si la ligne de crête se fait de plus en plus fine. Internet et les réseaux sociaux sont passés par là et lui ont volé de sa lumière. La concurrence de l’IA pointe également le bout de son nez : trouver une recette conventionnelle de « tarte aux pommes » ne déclenche plus l’achat d’un ouvrage. Le livre doit désormais vendre un concept, une promesse esthétique, une voix forte.
Par ailleurs, la hausse des coûts de fabrication a contraint les maisons d’édition à des arbitrages sévères sur les tirages initiaux et à pratiquer des prix de vente moyens plus élevés. Cela renforce l’exigence de qualité perçue par le consommateur qui, lui aussi, doit arbitrer dans ses dépenses. Pour les éditeurs, la clé du succès ne réside donc plus dans la multiplication des références, mais dans la création de livres-outils ou d’objets hybrides offrant une réelle plus-value, impossible à répliquer sur un écran.
FIN
