L’encre et l’écran #01
L’encre et l’écran épisode 01
Le rendez-vous des mutations littéraires.
Bienvenue dans “L’encre et l’écran”, une série de chroniques dédiées à l’exploration du livre sous toutes ses formes. À l’heure où nos bibliothèques physiques dialoguent avec nos liseuses, que devient l’objet livre ? Entre la résistance passionnée des librairies indépendantes et l’émergence de nouveaux usages numériques, à la prédominance du média vidéo, de la place si important des réseaux sociaux dans nos vies, nous partons ici sur quelques chemins de réflexion.
Défis économiques, révolutions technologiques ou simples idées sur nos gestes de lecteurs : cette “collection” de billets d’humeur se veut un espace pour comprendre comment, entre tradition et modernité, le plaisir de lire continue de se réinventer. Et pour commencer nous allons revenir sur une billet écrit… en 2012 (!) pour comprendre si les temps ont changé, si nous avions vu juste ou si nous nous étions trompés.
Solutions pour nos libraires.
(écrit en septembre 2012).
On ne cesse de lire ici et là de tristes nouvelles annonçant la fermeture de nombreuses librairies. D’ailleurs si l’on saisit les mots-clés « fermeture » et « librairie » dans un moteur de recherche, ce dernier nous annonce une cauchemardesque cascade de liquidations, cessions, et clôtures de ces poumons culturels si essentiels à l’éveil de nos connaissances.
Les réponses se trouvent assurément dans un maelstrom composé de tous ces éléments mis ici sous forme de questions.
Lorsqu’on est sur le terrain, il est rarement possible d’y réfléchir avec lucidité et avec le recul nécessaire. Seul constat : la posture ou une analyse victimaire serait une pure perte de temps alors que la conjoncture ne laisse comme seul choix l’adaptation, et vite.
En aparté, si les industries culturelles employaient depuis une dizaine d’années autant d’énergie à s’adapter, évoluer et proposer des solutions plutôt que de préserver un modèle économique en récession face au développement technologique, ce secteur irait bien mieux.
Mais revenons aux librairies et voici quelques solutions listées (non ordonnées) qui, selon nous, permettraient de remettre les librairies au centre du jeu.

1. La spécialisation
Il devient indispensable aux librairies de se spécialiser dans un genre ou une thématique. Les librairies généralistes sont vouées à être méchamment secouées par les géants d’Internet tant il est plus efficace (avouons-le) de commander par des sites tels “le grand méchant” Amazon, proposant un choix et une disponibilité exceptionnels (sans parler des frais de port, des délais de livraison, du non-déplacement et des avis des acheteurs se substituant à celui du libraire). Même s’il fleure bon de se déplacer dans les rayons et couloirs d’une librairie, l’efficacité de ces sites est prouvée et appréciée, notamment par la jeune génération imbibée de technologies et pressée par le facteur temps de notre époque.
En se spécialisant et en proposant un ensemble de livres dédiés à un thème, le lecteur retrouverait tout ce qu’il souhaite en un lieu, avec la possibilité de rencontrer un public semblable et des auteurs dudit thème pour des signatures. Il appartient ensuite aux librairies de se lancer dans des événements liés à la thématique, et de permettre aux lecteurs de créer du lien social avec d’autres lecteurs. Et dans ce cadre, il paraît opportun de proposer des produits en relation avec le thème qui seront autant de valeurs ajoutées au livre, et une opportunité commerciale supplémentaire pour le libraire.
2. L’événementiel et l’humain au cœur de la librairie
Quels sont les modèles économiques qui ont encore du succès dans le secteur culturel ? Réponse : Les salles de cinéma et les concerts.
Pourquoi ? D’une part la communion et le partage social d’un événement, d’autre part la rencontre avec l’artiste (via son oeuvre).
Les librairies se doivent d’intensifier leurs événements, leurs rencontres, leurs signatures, leurs clubs de lectures, leurs salons du livre, et pourquoi pas des cafés-philos-littéraires-politiques etc.
Ce sont des arguments pour amener le lecteur lambda à se déplacer en librairie (en sus de l’achat d’un livre).
3. Le confort, les services et l’acceptation technologique.
Nous croyons en une théorie qui ne réussira pas à tous les coups, mais qui est une voie de préservation des librairies.
La réception du lecteur est devenue essentielle. Ce dernier doit se sentir à l’aise, dans un lieu où il veut et peut rester des heures. En définitive, les librairies ne sont plus seulement un espace de vente, mais aussi un espace à vivre. Rappelons-nous même que la célèbre librairie indépendante Shakespeare & co (Paris) accueille des artistes/écrivains pour dormir en l’échange d’un coup de main dans la librairie ! Les librairies qui ont l’espace nécessaire peuvent aménager des coins de repos, de lecture et même de services. Pourquoi ne pas aménager au cœur même des librairies des salons de thé, avec boisson, pâtisserie, qui permettent au client de venir pour lire, prendre du plaisir à la lecture, et consommer (livres ou autres). Le temple du livre peut et doit se transformer en temple de la culture.
Nous sommes sûrs qu’il est possible de mettre à disposition des iPad et d’autres liseuses pour apprendre aux lecteurs à s’en servir, proposer des livres à la lecture sur ces tablettes en développant des applications propres à la librairie (et lorsqu’elles n’ont pas la force économique, de se regrouper pour le faire).
Pour le moment, l’arrivée du numérique est vécue par la profession avec circonspection ; autant le prendre comme un allié, car de toute manière les technologies s’implanteront tôt ou tard au cœur du processus de lecture, plus particulièrement auprès des jeunes générations, futurs grands consommateurs de livres..
4. La communauté par la communication.
Une librairie moderne ne peut plus seulement attendre que le lecteur pousse les portes de sa devanture ; il doit aller le chercher, solliciter sa curiosité, ses envies. Encore trop peu de librairies savent « jouer » des réseaux sociaux pour communiquer leurs événements, voire même en créer.
Même si la lecture est personnelle en soi, puisque chacun à ses goûts, la lecture n’est pas incompatible avec la notion de communauté.
Il en va de même des sites internet des librairies. Un mot d’ordre : l’inventivité ! Trop de sites sont réalisés avec les mêmes fournisseurs de solutions internet. Et lorsqu’il est impossible de mettre en ligne l’ensemble des livres proposés par une librairie, il est encore possible de faire une « finest selection » selon des thèmes conjoncturels ou liés à un événement, sans compter qu’une partie blog offre une vraie valeur ajoutée appréciée par la communauté, un lien indéfectible.
C’est donc le savant mélange de ces quelques pistes qui permettront, nous le croyons, aux librairies de continuer à prospérer et de tenir le rang de poumon culturel d’autant que le risque d’entreprendre aujourd’hui est bien plus faible que celui d’attendre de mourir sagement à petit feu.
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2012-2026 : Le bilan d’une prophétie (presque) réalisée.
Relire mes lignes de 2012, c’est constater que le « cauchemar » des fermetures n’était pas une fatalité, mais un signal d’alarme. Si le secteur a survécu, c’est en appliquant une partie de ces remèdes, parfois en les détournant.
Ce qui s’est avéré vrai : La librairie comme « Espace à vivre »
L’analyse de 2012 sur la fin des librairies généralistes « froides » était juste. Aujourd’hui, en 2026, la librairie qui gagne est celle qui est devenue un tiers-lieu. Aussi, l’hybridation de la librairie-café n’est plus une exception mais est souvent devenu un standard de survie économique. Comme je le pressentais, le lecteur vient y chercher une « communion » et un partage social que l’algorithme ne sait toujours pas simuler.
Toutefois, il y a des analyses qui se sont avéré erronés, tout particulièrement celles liées à la place physique de la technologie. En 2012, avec l’apparition de meilleures liseuses, de tablettes (iPad, etc.), j’ai cru avec trop de catastrophisme que nous faisions face à une sorte de révolution du medium de lecture. J’imaginais que ces outils numériques se seraient immiscés au cœur des rayons alors que l’histoire a pris un virage inverse.
En effet, la librairie est devenue le dernier refuge contre la fatigue numérique, le sanctuaire à l’abris de ce monde à toute vitesse. On n’y vient pas pour manipuler des écrans, mais pour toucher le papier.
De plus, là où je voyais la tablette/liseuse comme outil essentiel pour le lecteur au sein de la librairie, il s’est avéré que le smartphone, qui tient dans la poche, est venu jouer un rôle non négligeable, notamment dans la sélection de ses prochaines lectures. Ainsi, le libraire n’a pas eu à disposer des tablettes, le lecteur, via son smartphone et BookTok ou les réseaux sociaux, valide ses choix, se substituant parfois, comme je le craignais, à l’avis du libraire.
Le défi de 2026 : L’efficacité contre l’âme
J’écrivais que l’efficacité d’Amazon était “prouvée et appréciée”. En 2026, le défi n’est plus de lutter contre cette efficacité, mais de valoriser “l’inefficacité heureuse” : le temps perdu à flâner, la découverte fortuite d’un livre qu’on ne cherchait pas. La spécialisation que je préconisais est devenue la meilleure arme contre la logistique froide des géants du web.
Conclusion.
En 2012, j’appelais à l’inventivité des les libraires pour ne pas « mourir sagement à petit feu ». Quatorze ans plus tard, la librairie n’est pas morte : elle s’est métamorphosée. Elle n’est plus seulement le lieu où l’on achète un livre, elle est le lieu où l’on devient lecteur.
FIN
